Cyril Simard

Le prince de Charlevoix

 


Par Rosaire Tremblay

En début de propos, il s’impose de ma part de justifier ce titre. En fait, j’emprunte le terme de Prince au titre d’une émission de la série Zone Libre diffusée sur les ondes de Radio-Canada en mars 2000 et qui avait pour titre Les Princes de Sorel. Il s’agissait d’un documentaire sur l’aventure industrielle québécoise qui s’intéressait en particulier à la ville de Sorel.

Située à la confluence de la rivière Richelieu et du Saint-Laurent, cette ville a effectivement connu un essor industriel remarquable, en particulier grâce aux initiatives de quatre frères Simard doués de talents d’entrepreneurs hors du commun. Ce sont: Joseph-Arthur, Arsène, Ludger et Édouard, fils de Joseph Simard, du Bas-de-la-Baie à Baie-Saint-Paul, capitaine pour la Canada Steamship Lines.

En plus des navires de guerre, les usines des frères Simard produisirent plus de cinquante produits différents dans tous les domaines de la consommation. À juste titre, l’historiographie soreloise parle de ces quatre fils de Baie-Saint-Paul comme étant des bâtisseurs et méritent même l’épithète de Princes de Sorel. Toutefois, l’on retient de cet exemple des frères Simard, bien qu’il soit fort louable à l’échelle provinciale, le fait qu’ils aient exporté leur entrepreneuriat hors de Charlevoix et la seule fierté que l’on puisse en retirer est qu’ils soient nés à Baie-Saint-Paul.

Si je me sers de cet exemple pour évoquer le talent d’entrepreneur des Simard de chez nous, c’est pour mieux introduire un autre porteur du patronyme qui, à mon avis, n’a rien à envier aux précédents. En effet, ses actions portèrent des fruits non seulement dans tout l’est du Canada mais surtout dans son Charlevoix natal. Vous avez deviné qu’il s’agit de Cyril Simard. S’il est devenu une sommité, une référence nationale et internationale, c’est parce qu’il a su se donner de bonnes assises sur lesquelles il a construit, au fil des ans, un édifice solide. D’entrée de jeu, il faut d’ores et déjà reconnaître que sa famille constituait en soit un excellent ferment.

D’abord sa mère, Adrienne Fortin, décédée en 1993, possédait d’excellents talents comme artisane et les nombreuses pièces issues de son doigté sont des chefs-d’œuvre pour qui sait apprécier l’art populaire, comme quoi sa mère a su lui inculquer ses premières notions d’art. Cyril raconte dans une entrevue qu’il accordait au journal Le Soleil le 30 janvier 1982: «Ma mère m’obligeait à dessiner des costumes de bain aux baigneuses de Picasso.» Son père Lionel qui nous a quittés en 1987 incarnait l’exemple parfait d’un excellent homme d’affaires, lequel a passé sa vie derrière son comptoir de magasin général.

Que dire de sa sœur Carole, héritière en quelque sorte des doigts de fée de sa mère, dont les œuvres furent exposées dans plusieurs musées du pays et d’Europe ces dernières années. Il faut certes reconnaître que cette famille s’inscrit dans l’héritage culturel du milieu.

Né à Baie-Saint-Paul le 23 mai 1938, ce qui situe bien son berceau reconnu depuis longtemps comme le Paradis des Artistes, Cyril n’allait pas tarder à se positionner quant à ses talents d’artiste. En effet, alors étudiant en classe de rhétorique au Séminaire de Québec, il se fait déjà critique musical des concerts présentés dans le cadre des Jeunesses musicales du Séminaire. Bien qu’il n’ait pas encore atteint la vingtaine, ses analyses sont publiées dans l’organe officiel du collège La Nouvelle Abeille. Peu de gens savent que Cyril a déjà signé certains de ses écrits dans le journal du Séminaire sous un nom de plume. Je relève, entre autres, ce virulent plaidoyer contre la musique d’Elvis Presley qu’il signe du pseudonyme JENESUISPASDUPE.

Les plus familiers de notre histoire régionale ne sont pas sans savoir qu’à la fin du X1Xe siècle, un curé de Baie-Saint-Paul, l’abbé Charles Trudelle, réunissait dans son presbytère une quinzaine de prêtres-poètes venus surtout du diocèse de Chicoutimi. Les fruits de leur inspiration poétique furent publiés sous le titre Le Congrès de la Baie-Saint-Paul et chacun des auteurs signait sous un pseudonyme. Cyril a donc en quelque sorte contribué à prolonger cette pratique en signant de nombreux articles dans des revues spécialisées.

À la même époque, nous sommes en 1957, il devient directeur musical et professeur de chant grégorien auprès du Chœur Laval; formation née en 1946 du regroupement de huit étudiants du Petit Séminaire de Québec. À peine complète-t-il ses études en architecture que son implication dans Charlevoix se fait de plus en plus évidente. Cela se confirme bien à la lecture d’un article publié le 18 décembre 1968 dans un journal local Le Confident où Cyril affirme vouloir être  au service de la communauté. D’ailleurs, c’est à ce moment-là qu’il mérite la médaille du Lieutenant-Gouverneur accordée à l’étudiant qui a obtenu la plus haute moyenne générale pour l’ensemble des matières du cours en architecture. Ce prix lui fut remis à l’Université de Montréal le 27 octobre 1965. Sa thèse de fin d’études développait le concept d’un immense complexe baptisé Centre culturel Clarence-Gagnon  qu’il espérait voir ériger sur les hauteurs de sa ville natale. Tout le matériel de support à cette thèse fut jugé tellement intéressant qu’il servit d’exemple auprès des étudiants en architecture à travers tout le Canada. Les originaux sont d’ailleurs déposés au Centre d’archives régional de Charlevoix à Baie-Saint-Paul.

Une autre manifestation concrète de son intérêt pour sa région se confirme alors qu’il n’est pas encore diplômé de l’Université de Montréal et qu’il devient directeur de la première Commission d’urbanisme de la ville de Baie-Saint-Paul. Le premier objectif de cet organisme était la mise en œuvre d’un plan directeur d’urbanisme devant orienter les développements futurs de la ville. Bien que cela ne concerne pas Charlevoix comme tel, il devient l’architecte du Village canadien à Terre des Hommes. Il me faut signaler aussi qu’en lien avec l’Exposition universelle d’Osaka au Japon en 1970, Cyril fut l’un des quatre cents architectes canadiens à proposer un projet de pavillon pour le gouvernement canadien. Ce projet s’est alors classé parmi les trente meilleurs et reçut une mention spéciale. Toujours dans le domaine architectural, Cyril a laissé à Baie-Saint-Paul deux très belles réalisations: d’abord l’école primaire Forget construite en 1970, puis le Centre éducatif Saint-Aubin (autrefois la Polyvalente Saint-Aubin). Lors de son ouverture en février 1975, cette dernière accueillait plus de mille quatre cents élèves de niveau secondaire de Charlevoix-Ouest. Cyril fut également l’architecte concepteur du Musée national des beaux-arts du Québec.

À travers tous ses travaux en architecture, il a toutefois attrapé un virus artistique. D’ailleurs, ses réalisations dans le domaine culturel sont multiples. C’est en 1967 qu’il devient président-fondateur de la  Société des Festivals folkloriques de Baie-Saint-Paul. Cet événement, premier du genre au Canada, était consacré à la présentation des arts populaires du Québec et ce, sur la place publique. L’expérience durera neuf ans soit jusqu’en 1975. Le concept des Festivals folkloriques reçut en 1972 le prix d’excellence de la part du Conseil du tourisme canadien.

C’est durant cette période des festivals qu’il fonde, également à Baie-Saint-Paul, ce qu’il appelle l’établissement des modèles culturels, selon la formule dite CRÉA populaire et MANU design. Il s’agit en fait d’un organisme destiné à la création-recherche-éducation-animation. D’ailleurs, notre grand poète et chanteur québécois Gilles Vigneault se servit de la théorie de Cyril lorsque, dans une longue lettre publiée dans un quotidien, il réclame du gouvernement du Québec la formation d’organismes destinés à «…regrouper les artisans, créer une nouvelle industrie, de nouveaux emplois…» Dans le prolongement de CRÉA et MANU Charlevoix, il sera nommé, en 1970, directeur technique et culturel de la Centrale d’artisanat du Québec, laquelle poursuit les objectifs de mise en valeur des produits de l’artisanat du Québec à travers le monde. À ce moment-là, il venait tout juste de terminer une recherche pour l’obtention d’une maîtrise en design à l’Université de Montréal. C’est aussi à cette époque qu’il entreprend l’écriture d’une véritable anthologie de l’artisanat québécois qui sera publiée à partir de 1975 en quatre tomes par les Éditions de l’homme. Au Québec, cet ouvrage a déclenché un mouvement de prise de conscience de la richesse de notre artisanat.

Très jeune, Cyril fut passionné par les arts visuels. «…Je passais mon temps chez le peintre René Richard qui était notre voisin d’en arrière…», raconte-t-il dans cette même entrevue de janvier 1982. C’est sans doute cette proximité avec ce grand maître de la peinture canadienne qui l’amène à devenir plus tard un des fiduciaires de la Fondation René-Richard. Cette fondation fut fondée à Québec en 1981 quelques mois avant le décès du peintre survenu le 20 mars 1982. Dans le sillage de cet organisme, l’on retrouve la Bourse René-Richard remise annuellement à des finissants de l’École des arts visuels et le Prix René-Richard qui, à compter de 1984 jusqu’en 1991, fut remis à un artiste ayant participé au Symposium de peinture présenté par le Centre d’art de Baie-Saint-Paul. Aujourd’hui, une bourse annuelle est donnée au Centre d’art.

L’œuvre qui devait marquer de façon particulière la carrière de Cyril Simard demeure très certainement le concept des économusées sous l’appellation aujourd’hui de Société internationale du réseau ÉCONOMUSÉE. Il importe toutefois de situer ce concept dans son contexte historique. D’abord en 1965, Mgr Félix-Antoine Savard fonde avec Mark Donohue, la Papeterie Saint-Gilles à Saint-Joseph-de-la-Rive.Il s’agit d’une fabrique artisanale de papier chiné fait à la main selon une technique traditionnelle datant du XVIIè siècle. Elle est installée dans une ancienne école construite en 1934. Après le décès de Mgr Savard le 24 août 1982, le Conseil d’administration de la Papeterie Saint-Gilles réclame les services de Cyril. Il est à ce moment-là directeur des Arts visuels au Ministère des Affaires culturelles du Québec, poste qu’il occupera jusqu’en 1983. C’est ainsi qu’il devient, en 1984, président et directeur de la Papeterie Saint-Gilles. Fort de toutes ses expériences, il est à même de constater que la petite fabrique de papier, tout comme les autres petites entreprises artisanales du Québec, doit faire face à un éternel problème, celui de la rentabilité financière. Il s’attarde donc à cette épineuse problématique qui fournira le sujet de ses études doctorales.

Il en résultera une impressionnante théorie qui fusionne l’autofinancement, l’entrepreneuriat, la valorisation des savoirs traditionnels et le développement du tourisme scientifique et culturel. La thèse qu’il débattra à l’Université Laval portera le titre de L’Économuséologie: essai d’ethnologie appliquée.

En 1989, le Centre éducatif et culturel de Montréal publiera le contenu de sa thèse dans un ouvrage qui a pour titre Économuséologie - Comment rentabiliser une entreprise culturelle. Il va de soit que le premier laboratoire d’essai de cette théorie fut la Papeterie Saint-Gilles. Les résultats furent si concluants que le concept des économusées fut élargi à toute la province et plus récemment aux provinces de l’Atlantique. Aujourd’hui, l’œuvre de Cyril se matérialise par la présence de quarante et une entreprises dites économusées, plus de quatre cents cinquante emplois et plus de sept cents cinquante mille visiteurs annuellement avec un chiffre d’affaires de vingt-six millions. Dans Charlevoix, hormis la Papeterie Saint-Gilles berceau du réseau, il existe d’autres économusées.: Les Vergers Pedneault et Frères Inc., une pomiculture célèbre à l’Isle-aux-Coudres dont certains produits sont en vente à la Société des alcools du Québecc, puis Les moulins de l’Isle-aux-Coudres développent le produit de la farine. Avec un moulin à eau (1825) et un moulin à vent (1836), tous deux admirablement restaurés, l'on nous renseigne sur l’histoire et le fonctionnement des moulins et la vie des meuniers d’autrefois. Finalement, La Laiterie Charlevoix de Baie-Saint-Paul nous fait découvrir les fromages de chez nous. Fondée en 1948, cette entreprise laitière est une des rares au Québec à avoir préservé son caractère artisanal pour la fabrication du fromage cheddar. De toute évidence, ces quatre économusées sont devenus des joyaux de l’activité touristique et économique de Charlevoix. Dans chacun des milieux porteurs de ces entreprises, l’on est fier de compter parmi les réalisations de Cyril.


Tous s’accordent ici dans Charlevoix pour lui attribuer le titre d’ambassadeur de première grandeur, de maître d’œuvre, de bâtisseur, de semeur de fierté.

Comme si toutes ces actions menées dans notre région ne suffisaient pas, voilà qu’à l’été 1994, Cyril s’associait aux photographes de renommée internationale Mia et Klauss pour offrir, aux gens d’ici et d’ailleurs, un magnifique ouvrage mettant en valeur les plus beaux coins de la Réserve mondiale de la Biosphère de Charlevoix. En fait, c’est grâce à la plume de Cyril que nous découvrons dans ce volume toute la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la vie sociale de notre coin de pays. Bien qu’il ait réussi une carrière professionnelle souvent en dehors de sa ville natale, l’on constate donc à la lecture de ce qui précède qu’il est resté profondément attaché à son milieu et engagé envers celui-ci. Tous s’accordent dans Charlevoix pour lui attribuer le titre d’ambassadeur de première grandeur, de maître d’œuvre, de bâtisseur, de semeur de fierté.

Oui, Cyril a cru en son milieu et en son patrimoine. Il est rassurant de savoir qu’il y a encore de ces travailleurs de fond qui sèment le bon grain dont les résultats sont plus que probants et ce, même à l’étranger. Ainsi, comble de bonheur, il est nommé en 2001 premier titulaire de la Chaire UNESCO en patrimoine culturel de l’Université Laval.

À ce défenseur de notre culture, Baie-Saint-Paul a rendu hommage dans le cadre du festival Rêves d’automne lors d’un impressionnant banquet tenu en son honneur le 4 octobre 1997. Ce sont tous ses compatriotes qui ont voulu lui rendre hommage comme prince de Charlevoix.

Enfin, la plus haute distinction accordée par le gouvernement québécois dans le domaine du patrimoine, le prix Gérard-Morisset 2005, lui a été décernée en reconnaissance de sa carrière marquée du triple sceau de l’architecture, du design et de l’ethnologie. Ce prix important est le digne couronnement du travail d’un fils de Baie-Saint-Paul.

Baie-Saint-Paul, 2005